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Comment ne naîtront pas les insurrections...

Montpellier sent bové.

La dictature vient toujours après la défaite des mouvements sociaux, chlorophormés par la démocratie, les partis de gauche et les syndicats.

(Gilles Dauvé, Quand meurent les insurrections).


 
 

Il y a 32 ans, on faisait gueuler aux gens : « Nous sommes tous des Juifs allemands ». Et c’était pas vrai. Moi par exemple, je suis même pas allemande.

Par contre, il y a personne pour nous faire proclamer: « Nous sommes tous des consommateurs ». Pourtant ça, c’est la vérité.

Oui bon. Il reste peut-être une bande d’irréductibles qui résistent encore et toujours à l’envahisseur. Ceux qui s’habillent de toutes les couleurs et qui se mettent des chapeaux péruviens sur la tête.

Après moultes tentatives pour les empêcher de se radicaliser -la seule réponse possible à cette dictature doucereuse qui nous est imposée- est arrivé un grand rassembleur, qui a transformé leur lutte en une contestation politiquement correcte.

Jamais l’opinion qui risquait d’être alertée n’aura été mieux récupérée. Charles Pasqua avait mille fois raison de lui serrer la main. Et Mike Moore, le directeur de l’O.M.C., de lui dire en substance : « Je discerne deux types de contestation. La première avec laquelle on ne peut pas discuter. La deuxième, composée de plus modérés, dont vous faites partie». Et d’ajouter : « Je vois en vous un allié, nous sommes d"accord sur au moins 40% des sujets ! »Dès lors, on comprend qu’il ait refusé de rencontrer le D.A.N. (Direct Action Network) qui occupait les squats de Seattle. Effectivement, ç’aurait été beaucoup trop connoté.

Afin de rassembler ses ouailles, cet homme-là a trouvé une bonne parole, dont nombre de consommateurs en manque d’absolution ont fait leur crédo : « Le monde n"est pas une marchandise » (José Bové, I, 1). Suite à quoi il s’est empressé d’apposer ce logo sur ses tee-shirts, badges et autres sweets. Et ça se vend comme des petits pains.

Pour sa collection d’hiver, les écharpes vienent de sortir. Grâce à elles, à Montpellier la semaine dernière, il n’y avait plus rien qui permettait de distinguer un joyeux antimondialiste d’un autre joyeux antimondialiste. Par ce subterfuge, les gens qui se sont rendus à Montpellier ces jours derniers n’ont même pas eu besoin d’échanger leurs idées pour se reconnaître. Il leur a suffi de s’entourer la gorge d’un bandeau au ton criard, pour s’assurer qu’ils appartenaient à la même grande famille. Après son passage, le jaune est devenu une couleur tellement connotée (la couleur des suiveurs) qu’on n’oserait plus se vêtir de cette teinte. A Porto Alegre, on est passé à l’étape suivante. Les fans de J.B. ont tellement craint d’afficher leurs différences, qu’ils se sont tous affublés du même masque moustachu pour boycotter un champ d’O.G.M.

Après le carnaval à Millau, ç’a été le tour de Montpellier, qui a résonné plusiurs jours durant de musiques hyper-commerciales, et où la Kronembourg a coulé à flots, sans qu’on se pose la moindre question d’ailleurs, puisque les habits de leurs consommateurs proclamaient que le monde n’est pas une marchandise. Qui sait, puisque Greenpeace a ouvert la voie, peut-être recevrons-nous bientôt dans nos boîtes aux lettres le catalogue José Bové, avec les conditions pour la chemise de nuit à col en V, ou le pyjama + sa housse jaune, avec un petit bonhomme moustachu brodé en haut à gauche... On dégueule ou on rigole?

Pendant ce temps, des clones jaunes sillonnent toute la ville allègrement, avec un slogan inscrit sur leur tee-shirt, pour être sûrs de ne pas l’oublier : « Le monde n"est pas une marchandise. Moi non plus ».

On peut noter au passage que les assos’ qui étaient venues pour soutenir leur fierté nationale devaient lui confirmer leur soutien par la location de l’espace occupé sur la Place du Peyrou, qui pour l’occasion était propriété de José et de ses ayant droit. Non, la terre n’est pas à vendre.

Si vous passez par une librairie, vous aurez du mal à éviter son dernier best-seller qui n’est pas une marchandise, comme son titre l’indique, et qui se paie avec un argent qui n’a pas d’odeur. Même Pierre Bourdieu serait forcé de reconnaître que, par la stratégie de la photo sur la jaquette pelliculaire de couverture, l’ami José Superstar s’adresse au public de la production élargie...

Il y a peu, nous avons voulu nous inviter à l’enterrement du kapitalisme. Nous sommes arrivés juste à temps pour assister à l’éparpillement des dernières cendres de la démocratie. Quelle dérision. Ce mot-là n’a jamais existé. C’est un leurre, qu’on tend aux joyeux antimondialistes pour leur donner la parole à un endroit où elle ne gêne personne. La preuve. Alors qu’on ferme farouchement les frontières aux Italiens dès qu’ils font mine de revendiquer des droits bafoués, ou qu’à l’intérieur des pays, on se met sur pied de guerre pour empêcher des Français ou des Suisses de circuler, afin qu’ils ne nuisent pas à la bonne évolution du capitalisme, la S.N.C.F. rajoute des wagons pour permettre aux affiliés de Sud de rallier Paris à Montpellier pour10 FF ! L’Etat est trop heureux de faire converger là-bas tous les jeunes et moins jeunes en mal de contestation. Tiens, de relire les Va-nu-pieds, ça me donne mal à la tête. « Dans ce monde sans conflits, les opposants seront de simples figurants râbachant le discours unanimiste.(...) Il faut qu’elles (les dictatures) proclament à l’envi l’excellence de leur système démocratique. On est mal barrés ! »

Pour survivre, dans cette ville dégoulinante de bons sentiments, avec Jean Phi et Manu on a été contraints de jouer pendant trois jours à ni Bové ni Attac. Merde, j’ai perdu.

Oui, bien sûr. A force de se radicaliser, on ne rassemblera pas les foules. Justement. Cette contestation-là, qui fait de Bové une mode, on n’en veut pas.

Rassurez-vous, il existe un antidote. Suivez-moi, j’y vais.

Moi qui me rendais à Montpellier baignée des histoires de Tartaraing de Tarascong ou des Cinq sous de Lavarède, je sais plus, je m’imaginais un petit village rustique plein de petites maisons campagnardes, baignées de la rude lueur du soleil d’hiver. J’avais tout faux. On a juste gardé les façades en pierre en guise d’attrape-touristes, et on a remplacé l’intérieur par des magasins, comme partout.

Par contre, si vous passez par cette ville, laissez vos pas vous diriger vers le quartier de Figuerolle, le seul où ne parvient pas le son des cornes de brumes des nostalgiques de l’Euro 2000, qui compensent par cette étape de l’Odyssée 2001 de José. Là, à côté du Café de La Pleine Lune,vous découvrirez la librairie Scrupule. Vous y trouverez des livres qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Des nouvelles de Louise Michel, des romans de Victor Serge.

Scrupule, c’est le centre de convergence de Montpellier. C’est là, dans la petite pièce du fond, qu’ont lieu toutes les rencontres clandestines.

On y retrouve, par strates successives, des traces de tous les visiteurs qui ont précédé, depuis le manuel de terrorisme poétique d’Hakim Bey, à la carte du Collectif sans ticket, qui trône majestueusement sur les murs au-dessus du comptoir. Si vous y allez, Alishan, le malin génie qui hante les lieux, vous mijotera un thé dont il a le secret, et vous entretiendra des Zazas dont il fait partie, une minorité turque tellement minoritaire qu’on ne savait même pas qu’elle existe.

On est peu. Peut-être. Mais ceux qui en font partie, putain, quelle valeur.

Lara Erlbaum
 
 
 

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